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De la « folie » à l’urgence nationale : Haïti ne peut plus ignorer sa crise de santé mentale
Par - Mis à jour le 2026-01-30 à 14:01
Publié le 2026-01-30 à 14:01
Johanne JEAN
«Les violences des gangs armés en Haïti ont des conséquences psychologiques profondes et durables, encore largement ignorées. Faire de la santé mentale une priorité relève désormais d’une obligation en matière de droits humains.»
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La santé mentale est de plus en plus reconnue comme un droit humain universel et un fondement essentiel du développement humain. L’Organisation mondiale de la Santé (OMS) la définit comme « un état de bien-être mental qui permet à chacun d’affronter les sources de stress de la vie, de réaliser son potentiel, de bien apprendre et de bien travailler, et de contribuer à la vie de la communauté ».
Clarification terminologique : le handicap psychique
Une personne est en situation de handicap psychique lorsque des troubles psychiques durables, tels que la schizophrénie ou les troubles bipolaires, altèrent sa capacité à assurer son autonomie et à répondre à ses besoins élémentaires, en interaction avec son environnement social. Contrairement au handicap mental, lié à une déficience intellectuelle, le handicap psychique se caractérise par une altération substantielle et durable des fonctions mentales entraînant des limitations d’activités et de participation sociale, sans déficit intellectuel. Il est, en bref, la conséquence d’une maladie mentale qui affecte la pensée, l’humeur ou le comportement et crée des difficultés d’adaptation dans la vie quotidienne.
L’urgence en Haïti
En Haïti, la violence des gangs armés ne détruit pas seulement des quartiers, des familles et des vies humaines. Elle laisse également des blessures invisibles, profondes et durables : celles de la santé mentale. Depuis plusieurs années, l’insécurité permanente, les violences sexuelles, les kidnappings, les déplacements forcés et la peur quotidienne exposent la population à des traumatismes répétés. Dépression, anxiété sévère, stress post-traumatique et idées suicidaires deviennent des réalités de plus en plus fréquentes, sans être réellement reconnues ni, encore moins, prises en charge. Dans un pays où le handicap psychique demeure un sujet profondément tabou, ces souffrances restent largement invisibilisées. Pourtant, elles constituent aujourd’hui un enjeu majeur de santé publique et de droits humains. Faire de la santé mentale une priorité n’est plus une option : c’est une urgence nationale.
Le handicap psychique : un tabou historique dans la société haïtienne
Le handicap psychique renvoie aux conséquences durables des troubles psychiques sur la vie quotidienne : difficultés à travailler, à étudier, à entretenir des relations sociales ou à se projeter dans l’avenir. En Haïti, il est trop souvent assimilé à la « folie », un terme lourd de stigmatisation qui entraîne rejet, jugement et exclusion sociale. Si vivre avec un handicap, quel qu’il soit, expose déjà à la marginalisation, le handicap psychique aggrave encore cette vulnérabilité. La parole des personnes concernées est rarement crue, leurs droits fréquemment bafoués et leur humanité parfois niée.
La montée des gangs : un facteur aggravant de la souffrance psychique
La montée en puissance des gangs armés a profondément bouleversé le quotidien de la population haïtienne. Violences directes, viols, menaces constantes et déplacements forcés plongent les individus dans un état de survie permanente. Dans ce contexte, de nombreuses personnes développent des troubles psychiques aigus et chroniques liés aux traumatismes vécus. Cette réalité touche les hommes, les femmes et les enfants, y compris les hommes victimes de violences sexuelles, un sujet encore plus silencieux et stigmatisé que les autres.
Femmes en situation de handicap psychique : une exposition accrue aux violences
Les femmes en situation de handicap psychique figurent parmi les personnes les plus exposées aux violences sexuelles. Leur vulnérabilité est renforcée par des croyances et des mythes persistants qui déshumanisent leur corps et discréditent leur parole. Dans ce contexte de violence généralisée, le handicap psychique devient un facteur de risque supplémentaire, non pas en raison des troubles eux-mêmes, mais du regard social hostile et de l’absence structurelle de protection.
Des droits fondamentaux constamment bafoués
En Haïti, les personnes en situation de handicap psychique voient leurs droits fondamentaux régulièrement violés : droit à la dignité, à la santé, à l’éducation, à la sécurité et à la protection contre les violences, entre autres. Plus grave encore, dans certaines structures psychiatriques, les conditions de vie demeurent alarmantes et indignes, s’apparentant davantage à des lieux d’enfermement qu’à de véritables espaces de soins, de réhabilitation et de respect des droits humains.
Pourquoi agir maintenant ?
La multiplication des troubles psychiques au cours des cinq dernières années, le nombre de suicides rapportés, l’augmentation des violences sexuelles et l’impossibilité pour de nombreux enfants d’accéder à l’école constituent autant de signaux d’alerte majeurs. Ne pas agir aujourd’hui, c’est accepter une catastrophe humaine silencieuse demain. La santé mentale doit donc devenir une priorité nationale et être intégrée aux politiques publiques au même titre que la sécurité et l’éducation.
Conclusion : l’heure de la reconnaissance et de l’inclusion
« Une société se mesure à la place qu’elle accorde aux plus vulnérables. »
Chaque personne compte, indépendamment de son histoire, de son parcours, de son handicap visible ou invisible, ou de sa position sociale. En Haïti, trop de personnes en situation de handicap psychique sont encore perçues comme inutiles, dangereuses ou indignes de considération. Pourtant, une société ne se construit pas sur le rejet, mais sur la reconnaissance de la valeur de chacun. Être en situation de handicap ne retire ni l’humanité, ni l’utilité sociale, ni le droit de vivre dignement. Parler de santé mentale, c’est appeler à plus de bienveillance, à moins de jugement et à un changement profond du regard collectif. C’est rappeler que la souffrance psychique n’est ni une honte ni une faiblesse, mais une réalité humaine, souvent aggravée par la violence, la peur et l’insécurité ambiantes. Faire de la santé mentale une priorité aujourd’hui, c’est éviter une catastrophe humaine silencieuse demain. C’est surtout affirmer que toutes les vies ont de la valeur et que, sans inclusion, sans respect et sans humanité, il ne peut y avoir de société haïtienne juste et durable.
Johanne JEAN
Accompagnatrice de projets d’insertion socio-professionnelle auprès des personnes en situation de handicap psychique
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