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Thélyson Orélien, c'était ça ou mourir : sommes-nous obligés d’écrire mal désormais pour éviter de dire qu’on utilise l’IA ?
Par - Mis à jour le 2026-09-23 à 15:27
Publié le 2026-09-23 à 15:27
Capture d'écran du scandale autour de l'oeuvre de Thélyson Orélien. (Radio France)
Depuis lundi, Thélyson Orélien se défend d’avoir utilisé l’IA pour écrire C’était ça ou mourir, en lice pour le Goncourt et le Femina, et tout juste primé par la Fnac. Un compte anonyme sur X, composé de cinq personnes selon leurs propres mots, a soumis des extraits au logiciel Pangram et obtenu un score proche de 100 % d’IA sur plusieurs passages. Boréal dit garder confiance, Grasset parle de campagne de haine et évoque la jalousie. Chaque camp campe sur une certitude. Aucun n’apporte de preuve qui tienne debout.
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Le problème de fond n’est pas de savoir si Pangram s’est trompé ou non dans ce cas précis. C’est que la question posée par cette affaire est mal formulée dès le départ. On demande à un outil statistique de trancher une question esthétique et morale, celle de l’authenticité d’une voix, alors qu’il ne sait faire qu’une chose : repérer un style qui ressemble à celui que produisent les modèles de langage. Or, un style peut ressembler à celui d’une machine sans qu’aucune machine n’y ait touché. C’est précisément ce qui arrive à l’écriture très maîtrisée, à la syntaxe soignée, aux phrases qui ne trébuchent jamais. Les modèles ont appris à écrire en imitant ce que l’humain produit de plus lisse. Il ne faut donc pas s’étonner que l’inverse se produise aussi : un texte humain particulièrement abouti se mette à ressembler à ce que la machine a appris de lui.
Cela pose un problème que peu de gens formulent clairement : on est en train de faire de la maladresse une preuve d’authenticité. Une syntaxe parfaite, un vocabulaire précis, une structure sans accroc deviennent suspects. Un auteur formé à l’écrit académique, habitué à une langue rigoureuse, en langue seconde ou pas, se retrouve avec un désavantage qu’aucun autre écrivain ne subissait il y a trois ans. C’est un renversement complet de ce que la littérature a toujours valorisé.
Il y a aussi une question de charge de la preuve qui est complètement inversée dans cette affaire. Normalement, celui qui accuse doit apporter la preuve. Ici, une capture d’écran d’un logiciel suffit à mettre un auteur sur la défensive publique, devant y répondre dans un grand quotidien, alors que la seule chose démontrée est qu’un algorithme a attribué un score. Ce renversement n’est pas neutre. Il installe une présomption de culpabilité dès qu’un texte dépasse un certain niveau de qualité, ce qui est exactement l’inverse de ce qu’on devrait attendre d’un milieu qui juge normalement au mérite.
Reste la question la plus inconfortable, celle qu’on préfère parfois ne pas poser : pourquoi cette accusation, sur ce livre, à ce moment ? Le fait que l’auteur soit haïtien a-t-il pesé dans la vitesse de l’emballement ?
On ne peut pas répondre par oui de façon certaine, mais on ne peut pas non plus l’écarter par confort. Deux logiques peuvent cohabiter sans se contredire. La première est mécanique : un livre visible, favori de la rentrée, déjà primé, devient une cible naturelle, indépendamment de qui l’a écrit. La seconde est plus ancienne : les auteurs racisés et les auteurs venus du Sud ont historiquement dû prouver leur légitimité intellectuelle avec un niveau d’exigence que d’autres n’ont jamais eu à satisfaire. Ce n’est pas une accusation qu’on porte contre les personnes qui ont soulevé le doute sur ce livre en particulier. C’est un constat sur un biais qui existe indépendamment d’elles, et qui peut très bien s’être ajouté, sans qu’elles en aient eu conscience, à une suspicion par ailleurs légitime sur l’IA dans l’édition.
Ce qu’on peut affirmer sans ambiguïté, c’est qu’aucune preuve rendue publique à ce jour ne permet de conclure ni dans un sens ni dans l’autre. Et que si la seule façon de se protéger d’une accusation pareille est d’écrire moins bien, alors le problème n’est plus l’IA. C’est la manière dont on a choisi de la combattre.
Christnoude BEAUPLAN
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