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« Et la jeunesse haïtienne n’aura-t-elle donc rien ? » — De l’exclusion Dessalinienne à la crise haïtienne contemporaine
Par - Mis à jour le 2026-10-23 à 08:20
Publié le 2026-10-23 à 08:20
HCI
Dès la naissance de l’État haïtien, Jean-Jacques Dessalines posait une question dont la portée demeure, plus de deux siècles plus tard, d’une actualité saisissante :« Et les Noirs dont les pères sont en Afrique, n’auront-ils donc rien ? »
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Par cette interrogation, Dessalines ne dénonçait pas une injustice conjoncturelle, mais un mode de gouvernance fondé sur l’exclusion de la majorité. Cette question fondatrice éclaire avec une acuité troublante la crise politique haïtienne contemporaine : elle révèle une constante historique, celle de la construction du pouvoir par l’exclusion systématique de la majorité démographique.
Ce qui fut hier une exclusion raciale prend aujourd’hui la forme d’une exclusion générationnelle et sociale, avec des effets tout aussi destructeurs.
La jeunesse haïtienne constitue la majorité de la population. Pourtant, elle demeure structurellement absente des espaces où se décident l’avenir du pays, la gestion de la sécurité et les contours de la vie politique. Cette marginalisation ne relève ni de l’oubli ni de l’accident. Elle s’inscrit dans une logique de gouvernance qui reproduit, sous d’autres formes, les mécanismes d’exclusion ayant façonné l’échec de l’État haïtien depuis sa naissance. Elle constitue, à elle seule, l’un des piliers structurels de l’instabilité actuelle. L’histoire offre pourtant un avertissement sans ambiguïté.
Après l’assassinat de Dessalines, l’exclusion des Noirs (alors majoritaires de l’époque) des affaires publiques a engendré un système de prédation politique et économique extrême, dans lequel une infime minorité a confisqué le pouvoir et les ressources.
Aujourd’hui, ce même schéma se répète : l’exclusion ne se base plus explicitement sur la couleur de peau, mais sur l’âge et la position sociale, avec des effets tout aussi destructeurs sur la cohésion nationale, la légitimité institutionnelle, la stabilité politique et la paix durable.
Les conséquences de cette exclusion sont désormais mesurables et dramatiques. Selon les Nations Unies, entre 30 % et 50 % des membres des groupes armés sont des mineurs âgés de 12 à 17 ans. En incluant les jeunes adultes (18-35 ans), cette proportion atteint 80 %, voire 90 %. Cette réalité ne peut être réduite à une simple problématique sécuritaire : elle constitue le produit direct d’une politique d’exclusion prolongée de la jeunesse, privée de perspectives économiques, sociales et politiques, et maintenue en dehors de tout cadre institutionnel de participation. Cette situation est d’autant plus grave qu’elle persiste en violation flagrante des engagements internationaux.
La résolution 2250 du Conseil de sécurité des Nations Unies reconnaît explicitement la jeunesse comme un acteur central de la prévention des conflits, de la consolidation de la paix et des processus de reconstruction post-crise. Pourtant, en Haïti, aucun représentant de la jeunesse ne siège au sein des principales instances stratégiques liées à la sécurité et à la transition politique, qu’il s’agisse de la CNDDR, du Secrétariat d’État à la Sécurité publique ou des structures gouvernementales dédiées à la jeunesse. Les initiatives régionales menées par la CARICOM sur la crise haïtienne ont, elles aussi, exclu toute représentation formelle du secteur jeunesse.
Ce décalage entre les discours et les pratiques révèle une hypocrisie politique profonde. On invoque la paix, la stabilité et la reconstruction, tout en excluant délibérément la majorité de la population — celle-là même qui paie le prix le plus fort de la crise.
Cette succession de transitions sans inclusion traduit l’incapacité chronique des politiques à rompre avec un modèle de gouvernance qui fabrique l’instabilité qu’il prétend combattre. Une transition conduite sans la jeunesse n’est pas seulement fragile : elle est structurellement vouée à l’échec.
Cette responsabilité ne saurait être imputée aux seuls acteurs haïtiens. La communauté internationale, les organisations régionales et les partenaires multilatéraux ont soutenu, légitimé et financé des processus politiques qui excluent plus de la moitié de la population. En tolérant cette marginalisation, ils deviennent coresponsables de l’effondrement institutionnel qu’ils disent vouloir prévenir.
Il faut le dire clairement :
1. On ne reconstruit pas un État en excluant sa majorité démographique ;
2. On ne restaure pas la légitimité politique en confisquant la parole à la jeunesse ;
3. Et on ne bâtit pas une paix durable avec une transition qui reproduit les mêmes mécanismes d’exclusion ayant conduit le pays au bord de l’implosion.
La question n’est donc plus de savoir si la jeunesse doit être impliquée. La question est désormais de savoir : combien de temps encore les dirigeants nationaux et les acteurs internationaux persisteront-ils à organiser son exclusion, au risque d’hypothéquer définitivement toute possibilité de stabilité, de sécurité et de retour à l’ordre constitutionnel en Haïti ?
Alyn JÉRÔME
Politologue / Analyste en Coopération Internationale
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